22 octobre 2006

Gardons-nous de l'ironie en jugeant...


Orpheus Charming the Beasts, Paulus Potter,1650.



Ironie du latin ironia et du grec eirogneia: dans les deux cas se réfère à une ignorance volontairement affichée, à une fin de découverte de la vérité. De là, certains chercheurs pensent qu'il faut rapprocher cette origine du latin ira, «colère», ce qui permettrait d'expliquer l'utilisation de l'ironie à des fins malveillantes et donc irritantes.

Dramatique du latin dramaticus, c'est-à-dire qui a trait à un drame, dans le sens d'«œuvre présentée sur scène».


Le terme ironie, à proprement parler, trouve son premier emploi chez Socrate (vers 450 avant J.-C.) qui utilisait cette méthode d'ignorance apparente afin de dérouter ceux qui faisaient objection à ses arguments au cours d'un «dialogue» (ironie socratique); en ce sens, la conversation socratique pourrait être la première apparition de ce qui deviendra l'ironie dramatique. C'est en partant de sa devise: «Connais-toi toi-même» que la littérature, sous toutes ses formes, a mis cette méthode en application.

C'est le cas du Don Quijote de Cervantes où la complicité entre l'auteur et son public met en lumière tout ce qui caractérise Don Quijotte. Il en sera de même avec Shakespeare, qui utilise ce procédé dans plusieurs pièces, mais essentiellement dans le rôle de Falstaff avec qui le spectateur reste intimement lié, nous permettant d'analyser, à l'insu du futur Henry V, tout ce que l'austérité et la dureté finales de ce dernier cachent de faiblesses humaines. Plus tard, nous retrouverons, sous une forme qui se rapprochera davantage de l'ironie à but tragique, le comportement d'Hermione dont Corneille dira: «Racine met quelques ironies dans la bouche d'Hermione».

La complicité entre les acteurs et les spectateurs aux dépens de l'un des personnages à été également utilisée en poésie entre le poète et son lecteur. Charles Rollin (XVIIIe siècle) nous dit «qu'on appelle poème dramatique celui par lequel on en fait parler ou agir sur le théâtre les personnages mêmes», à la différence de poèmes épiques, où «le poète ne fait que raconter de son chef, indirectement et de suite, les aventures de ceux dont il parle». Voltaire dira: «Point d'injures, beaucoup d'ironie et de gaieté; les injures révoltent, l'ironie fait rentrer les gens en eux-mêmes, la gaieté désarme».

Il est incontestable que l'ironie dramatique trouvera son apogée dans les comédies du XVIIIe siècle. Marivaux, dans le Jeu de l'Amour et du Hasard peut être mis en parallèle avec She stoops to conquer de Oliver Goldsmith. Miss Hardcastle, déguisée en soubrette, est de connivence avec les spectateurs, tandis que le jeune Marlow se laisse prendre au piège et se trouve confondu au moment où il découvre la vérité: Socrate triomphe ici dans sa méthode qui pousse le personnage principal à une auto-analyse résultant de ce processus où le «dialogue socratique» est transposé dans une œuvre d'art dramatique.

Les vaudevilles qui suivront ces comédies du XVIIIe siècle leur emprunteront ces procédés, en restant sans doute bien plus superficiels, tout en conservant une incontestable valeur psychologique.

Il reste à souligner que la critique littéraire caractérisera ce processus essentiellement sous sa forme anglaise de dramatic irony, d'autant plus que cette technique est souvent la pièce maîtresse du théâtre anglais. On peut citer de très nombreux exemples qui viennent étayer la théorie selon laquelle la dramatic irony sert de pivot autour duquel tourne le développement de l'intrigue: si l'issue est heureuse, nous aboutissons à une comédie; dans le cas contraire, ce sera une tragédie. On en trouvera, en fait, l'application en France aussi bien que dans d'autres pays.

Les tenants de cette théorie prennent pour point d'appui A Midsummer Night's Dream où Oberon, le roi des fées, est le détenteur du secret et reste en constante complicité avec les spectateurs. C'est parce qu'il réussit à réparer les malentendus causés par le lutin Puck que la pièce devient une comédie. Les chassés-croisés de cette œuvre sont incontestablement du ressort de la dramatic irony.

A la même époque, Ben Jonson nous offre une auto-analyse, basée sur la même technique, du personnage de Volpone. Le même processus se retrouve dans un certain nombre de romans, notamment dans les romans picaresques du XVIIIe siècle.

Quoi qu'il en soit, on notera que le Littré ne mentionne pas l'«ironie dramatique» et que le terme ne se retrouve dans aucune critique littéraire. Cette dramatic irony conserve son caractère original anglais, tout comme l'humour que l'on pourrait en rapprocher: c'est d'ailleurs, rappelons-le, le même Ben Jonson qui a décrit Every man in his humour. Cela n'empêche pas cette technique d'être présente au théâtre en France (Molière, par ex.), en Angleterre, en Espagne et en Italie. Il demeure que, après des dépouillements très nombreux, nous n'avons pas pu repérer ce concept sous cette appellation ailleurs que dans la critique anglaise.

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